PhiloX #16 — Socrate vivant
On a voulu faire taire Socrate en ~399 en le condamnant à mort. Résultat: il parle encore aujourd’hui, mais sommes-nous encore capables de l’entendre?
Écoutez le post avec le lecteur ci-dessus.

Socrate et l’ignorance
C’est une chose bien connue à propos de Socrate: son ignorance et cette sagesse qui tient à ce que la seule chose qu’il sait, c’est qu’il ne sait rien. Quant à nous, qui ne savons pas grand-chose, la parole de Socrate nous réconforte. Est-ce à dire que moins on en sait, plus on est sage?
Rien n’est moins sûr, car
Socrate désire savoir: on ne peut pas vivre dignement dans l’ignorance de ce que sont le bien, le juste, le vrai. Il est indispensable de chercher à les connaître.
Je suis homme, vois-tu (et pas seulement aujourd’hui pour la première fois, mais de tout temps), à ne donner son assentiment à aucune règle de conduite qui, quand j’y applique mon raisonnement, ne se soit révélée à moi être la meilleure.
Platon, Criton, 46b1
Socrate refuse les à-peu-près, les faux-semblants, le vraisemblable, les opinions toutes faites et l’illusion qu’on sait. Mieux vaut se reconnaître ignorant.
Socrate est donc un ignorant provisoire, en attente de savoirs sûrs et fondés, conditions de la vraie sagesse. Être sage, c’est savoir. Un ignorant ne peut pas se prétendre sage et ne peut mener une vie bonne. Qui connaît le bien ne peut plus faire autre chose que le bien. C’est une morale intellectualiste, qu’on trouve aussi chez Descartes:
Notre volonté ne se portant à suivre ni à fuir aucune chose, que selon que notre entendement la lui représente bonne ou mauvaise, il suffit de bien juger pour bien faire, et de juger le mieux qu’on puisse pour faire aussi tout son mieux, c’est-à-dire pour acquérir toutes les vertus, et ensemble tous les autres biens qu’on puisse acquérir; et lorsqu’on est certain que cela est, on ne saurait manquer d’être content.
Descartes, Discours de la méthode, troisième partie. C’est moi qui souligne.
Socrate résume: «Nul n’est méchant volontairement».
Si seulement!
Je ne vous connais pas assez pour en juger, mais si vous me ressemblez, vous avez probablement été au moins une fois dans votre vie méchant ou méchante volontairement.
Mais cela nous conduit à un autre motif pour lequel Socrate fait subir des interrogatoires à ses contemporains. C’est pour leur bien. Il veut les détromper, les aider à découvrir qu’ils sont dans l’erreur, dans l’illusion; il veut les encourager à en sortir afin qu’ils deviennent des personnes meilleures. Il les fait réfléchir au lieu de (ou avant de) leur faire la morale.
Imaginez-vous dans la situation où Socrate viendrait vous interroger sur les motifs de votre conduite. Personnellement, je pense que je l’aurais envoyé sur les roses.

Socrate en mission divine
Mais n’oublions pas que sa recherche a un caractère sacré. Elle relève d’une mission divine. Lui, qu’on accuse d’impiété, prend très au sérieux la déclaration du dieu selon laquelle il est le plus sage2. Cela lui paraît impossible, risible même — mais si le dieu l’affirme, son devoir à lui est de vérifier si c’est vrai ou non.
Chaque fois, c’est la même chose: ceux qui assistent à la discussion s’imaginent en effet que je suis moi-même savant dans les matières où je mets mon interlocuteur à l’épreuve. Mais, citoyens, il y a bien des chances pour que le vrai savant ce soit le dieu et que, par cet oracle, il ait voulu dire la chose suivante: le savoir que possède l’homme présente peu de valeur, et peut-être même aucune. Et s’il a parlé de ce Socrate qui est ici devant vous, c’est probablement que, me prenant pour exemple, il a utilisé mon nom, comme pour dire: «Parmi vous, humains, celui-là est le plus savant qui, comme l’a fait Socrate, a reconnu que réellement il ne vaut rien face au savoir.»
Platon, Apologie de Socrate, 23b
La conclusion de ses entretiens avec les personnes réputées pour leur sagesse le persuade que sa propre sagesse est réelle, mais négative. Au moins, il ne prétend pas savoir ce qu’il ne sait pas.
Et c’est là qu’on prend la mesure des accusations d’impiété et d’athéisme portée contre Socrate. Athée, impie? Tout le contraire. Il est peut-être le plus pieux de tous, car ses concitoyens se contentent la plupart du temps d’une religion de façade. Ils accomplissent les rites demandés, ils offrent les sacrifices requis pour obtenir ou garder la faveur des dieux sur la ville. Socrate les gêne quand il explique pourquoi et comment il croit. On préférerait qu’il se taise et fasse sa part sans justifier sans cesse ses actions. Mais voilà:
Socrate prend l’oracle de Delphes au sérieux: si la pythie d’Apollon a dit à son ami qu’il est le plus sage, son devoir est de vérifier si c’est vrai;
Il obéit à son démon, cette voix intérieure qui le conseille;
Il sait que les lois ont un fondement divin et qu’il faut leur obéir jusqu’au bout, même quand elles sont à son désavantage.

Obéir aux lois, quoi qu’il en coûte?
Oui, sa condamnation à mort est injuste, mais elle est légale, elle a été prononcée conformément aux lois. Socrate en prend acte, et il le prouve quand Criton vient le trouver en prison pour lui annoncer qu’il a préparé son évasion avec l’aide de quelques amis. Tout est prêt.
[Criton] La nuit prochaine, il faut que toute l’opération soit menée à son terme. Si nous tardons encore, c’est impossible, il n’y a plus rien à faire. Allons, Socrate, de toute façon, suis mon conseil et ne dis pas non.
[Socrate] Mon cher Criton, si tes instances s’accordaient avec le devoir, elles mériteraient une grande considération. Si ce n’est pas le cas, elles sont d’autant plus fâcheuses qu’elles sont plus pressantes. Il faut donc examiner la question de savoir si nous devons nous conduire ainsi, oui ou non.
Platon, Criton, 46ab
«Il faut donc examiner la question», telle est l’antienne de Socrate, dans toutes les circonstances, même à la veille de sa mort. Et même le jour de sa mort, quand Socrate s’entretient longuement avec ses amis à propos de la mort3.
Comment Socrate va-t-il examiner la question de savoir s’il doit s’évader ou rester en prison et mourir? Il commence par s’assurer que Criton accepte «comme principe qu’il n’est jamais bien d’agir injustement, de répondre à l’injustice par l’injustice et de rendre le mal pour le mal». Criton est d’accord. Socrate poursuit:
[Socrate] Suppose que, au moment où nous allons nous évader d’ici — peu importe le nom qu’il faille donner à cet acte —, viennent se dresser devant nous les Lois et l’État et qu’ils nous posent cette question:
[Les Lois] Dis-moi, Socrate qu’as-tu l’intention de faire? Ce que tu entreprends de faire, est-ce autre chose que de tramer notre perte à nous, les Lois et l’État, autant qu’il est en ton pouvoir? Crois-tu vraiment qu’un État arrive à subsister et à ne pas chavirer, lorsque les jugements rendus y restent sans force, et que les particuliers se permettent d’en saper l’autorité et d’en tramer la perte?
Platon, Criton, 50ab
Pour nous qui avons de la peine à nous reconnaître dans l’État et qui trouvons normal que les lois soient constamment ajustées aux changements sociétaux, ce discours passe mal. Mais c’est justement pour ces raisons qu’il vaut la peine de nous confronter aux arguments que les lois font valoir pour convaincre Socrate qu’il doit rester et mourir.
Que lui disent-elles?
C’est nous qui réglons les mariages et tu nous dois ta naissance, Socrate, car nous avons marié ton père et ta mère, et nous leur avons permis de t’engendrer.
C’est nous qui réglons les soins dus aux enfants et à leur éducation. As-tu des motifs de te plaindre de celle que tu as reçue?
Toi et tes parents, vous êtes nos rejetons et nos esclaves: il n’y a pas d’égalité de droits entre nous et toi, comme il n’y en avait pas entre toi et ton père quand tu étais encore un enfant.
Tu dois vénérer ta patrie, lui obéir, te soumettre à ce qu’elle te demande, par exemple d’aller au combat et de prendre le risque de te faire tuer à la guerre.
Si nous ne te plaisions pas, tu as toujours eu la possibilité d’aller vivre ailleurs en emportant tes biens, dans une cité dont les lois te plaisaient mieux. En restant à Athènes au point de ne jamais en sortir pour aller voir comment on vit ailleurs sous d’autres lois, tu as marqué ton attachement à nous.
Pendant ton procès, tu aurais pu proposer l’exil comme peine de substitution, mais tu as déclaré que tu préférais la mort à l’exil, «tandis qu’aujourd’hui, sans rougir de ces propos et sans montrer aucune considération pour nous, les Lois, tu projettes de nous détruire, en entreprenant de faire ce que précisément ferait l’esclave le plus vil, puisque tu projettes de t’enfuir en violant les contrats et les engagements que tu as pris envers nous de vivre comme citoyen»4.
La conclusion, la voici:
En l’état actuel des choses si tu t’en vas, tu t’en iras condamné injustement, non pas par nous, les Lois, mais par les hommes, tandis que si tu t’évades en répondant de façon aussi répréhensible à l’injustice par l’injustice et au mal par le mal, en transgressant les engagements et les contrats que tu avais toi-même pris envers nous, et en faisant du tort à ceux à qui tu dois le moins en faire, à toi-même, à tes amis, à ta cité et à nous, tu susciteras contre toi notre courroux durant cette vie, et là-bas, les lois en vigueur dans l’Hadès et qui sont nos sœurs ne te feront pas bon accueil, en apprenant que, pour ta part, tu as entrepris de nous détruire nous aussi. Non, ne te laisse pas convaincre par Criton de faire ce qu’il propose, laisse-toi plutôt convaincre par nous.
Platon, Criton, 54bc
Voilà pourquoi Socrate accepte le verdict des 500 hommes qui l’ont jugé lors de son procès. Deux cent vingt et un ont voté pour l’innocenter. Il aurait suffit que 30 juges votent autrement pour faire basculer la majorité. Une condamnation injuste, mais parfaitement légale.
Socrate et Jésus-Christ
Il y a plusieurs analogies entre Socrate et Jésus-Christ.
Ce sont des sages
Ils ont vécu au milieu du peuple et enseigné de vive voix
Ils n’ont laissé aucun écrit
Ils ont suscité la colère des représentants de l’autorité
Ils ont été accusés d’impiété
Ils ont été condamnés à mort l’un et l’autre
Ils sont universellement connus.
Leur ressemblance ne doit pas faire oublier leurs différentces. Voici ce qu’en dit Rousseau:
Quels préjugés, quel aveuglement ne faut-il point avoir pour oser comparer le fils de Sophronisque au fils de Marie? Quelle distance de l’un à l’autre! Socrate, mourant sans douleur, sans ignominie, soutint aisément jusqu’au bout son personnage; et si cette facile mort n’eût honoré sa vie, on douterait si Socrate, avec tout son esprit, fut autre chose qu’un sophiste. Il inventa, dit-on, la morale; d’autres avant lui l’avaient mise en pratique; il ne fit que dire ce qu’ils avaient fait, il ne fit que mettre en leçons leurs exemples. […] La mort de Socrate, philosophant tranquillement avec ses amis, est la plus douce qu’on puisse désirer; celle de Jésus expirant dans les tourments, injurié, raillé, maudit de tout un peuple, est la plus horrible qu’on puisse craindre. Socrate prenant la coupe empoisonnée bénit celui qui la lui présente et qui pleure; Jésus, au milieu d’un supplice affreux, prie pour ses bourreaux acharnés. Oui, si la vie et la mort de Socrate sont d’un sage, la vie et la mort de Jésus sont d’un Dieu. Dirons-nous que l’histoire de l’Évangile est inventée à plaisir? Mon ami, ce n’est pas ainsi qu’on invente; et les faits de Socrate, dont personne ne doute, sont moins attestés que ceux de Jésus-Christ.
Jean-Jacques Rousseau, Émile, IV, Profession de foi du vicaire savoyard.
Que dire de plus? Que Socrate, lui, n’est pas ressuscité le troisième jour.
En attendant le prochain PhiloX
Vacances
Il est temps pour moi de prendre des vacances. Le prochain PhiloX paraîtra le 21 janvier prochain. Je vous souhaite une belle fête de Noël et une heureuse glissade dans l’an neuf (einen guten Rutsch ins neue Jahr).

Socrate vu par Merleau-Ponty
Pour ne pas vous laisser sans rien de philosophique à mâcher, je vous propose un passage du bel Éloge de la philosophie de Maurice Merleau-Ponty (1908-1961)5, où il parle de Socrate.
Merleau-Ponty l’a prononcé lors de sa leçon inaugurale au Collège de France en 1952. Il évoque Socrate de son point de vue de philosophe professionnel appelé à professer dans la plus prestigieuse institution de formation du pays.

Le philosophe moderne est souvent un fonctionnaire, toujours un écrivain, et la liberté qui lui est laissée dans ses livres admet une contrepartie: ce qu’il dit entre d’emblée dans un univers académique où les options de la vie sont amorties et les occasions de la pensée voilées. Sans les livres, une certaine agilité de la communication aurait été impossible, et il n’y a rien à dire contre eux. Mais ils ne sont enfin que des paroles plus cohérentes. Or, la philosophie mise en livres a cessé d’interpeller les hommes. Ce qu’il y a d’insolite et presque d’insupportable en elle s’est caché dans la vie décente des grands systèmes. Pour retrouver la fonction entière du philosophe, il faut se rappeler que même les philosophes-auteurs que nous lisons et que nous sommes n’ont jamais cessé de reconnaître pour patron un homme qui n’écrivait pas, qui n’enseignait pas, du moins dans des chaires d’État, qui s’adressait à ceux qu’il rencontrait dans la rue et qui a eu des difficultés avec l’opinion et avec les pouvoirs, il faut se rappeler Socrate.
La vie et la mort de Socrate sont l’histoire des rapports difficiles que le philosophe entretient, – quand il n’est pas protégé par l’immunité littéraire, – avec les dieux de la Cité, c’est-à-dire avec les autres hommes et avec l’absolu figé dont ils lui tendent l’image. Si le philosophe était un révolté, il choquerait moins. Car, enfin, chacun sait à part soi que le monde comme il va est inacceptable; on aime bien que cela soit écrit, pour l’honneur de l’humanité, quitte à l’oublier quand on retourne aux affaires. La révolte donc ne déplaît pas. Avec Socrate, c’est autre chose. Il enseigne que la religion est vraie, et on l’a vu offrir des sacrifices aux dieux. Il enseigne qu’on doit obéir à la Cité, et lui obéit le premier jusqu’au bout. Ce qu’on lui reproche n’est pas tant ce qu’il fait, mais la manière, mais le motif. Il y a dans l’Apologie un mot qui explique tout, quand Socrate dit à ses juges: Athéniens, je crois comme aucun de ceux qui m’accusent. Parole d’oracle: il croit plus qu’eux, mais aussi il croit autrement qu’eux et dans un autre sens. La religion qu’il dit vraie, c’est celle où les dieux ne sont pas en lutte, où les présages restent ambigus – puisque, enfin, dit le Socrate de Xénophon, ce sont les dieux, non les oiseaux, qui prévoient l’avenir, – où le divin ne se révèle, comme le démon de Socrate, que par une monition silencieuse et en rappelant l’homme à son ignorance. La religion est donc vraie, mais d’une vérité qu’elle ne sait pas elle-même, vraie comme Socrate la pense et non comme elle se pense. Et de même, quand il justifie la Cité, c’est pour des raisons siennes et non par les raisons d’État. Il ne fuit pas, il paraît devant le tribunal. Mais il y a peu de respect dans les explications qu’il en donne. D’abord, dit-il, à mon âge, la fureur de vivre n’est pas de mise; au surplus, on ne me supporterait pas mieux ailleurs; enfin, j’ai toujours vécu ici. Reste le célèbre argument de l’autorité des lois. Mais il faudrait le regarder de près. Xénophon fait dire à Socrate : on peut obéir aux lois en souhaitant qu’elles changent, comme on sert à la guerre en souhaitant la paix. Ce n’est donc pas que les lois soient bonnes, mais c’est qu’elles sont l’ordre et qu’on a besoin de l’ordre pour le changer. Quand Socrate refuse de fuir, ce n’est pas qu’il reconnaisse le tribunal, c’est pour mieux le récuser. En fuyant, il deviendrait un ennemi d’Athènes, il rendrait la sentence vraie. En restant, il a gagné, qu’on l’acquitte ou qu’on le condamne, soit qu’il prouve sa philosophie en la faisant accepter par les juges, soit qu’il la prouve encore en acceptant la sentence. Aristote, soixante-seize ans plus tard, dira en s’exilant qu’il n’y a pas de raisons de permettre aux Athéniens un nouveau crime de lèse-philosophie. Socrate se fait une autre idée de la philosophie: elle n’est pas comme une idole dont il serait le gardien, et qu’il devrait mettre en lieu sûr, elle est dans son rapport vivant avec Athènes, dans sa présence absente, dans son obéissance sans respect. Socrate a une manière d’obéir qui est une manière de résister, comme Aristote désobéit dans la bienséance et la dignité. Tout ce que fait Socrate est ordonné autour de ce principe secret que l’on s’irrite de ne pas saisir. Toujours coupable par excès ou par défaut, toujours plus simple et moins sommaire que les autres, plus docile et moins accommodant, il les met en état de malaise, il leur inflige cette offense impardonnable de les faire douter d’eux-mêmes. Dans la vie, à l’Assemblée du peuple, comme devant le tribunal, il est là, mais de telle manière que l’on ne peut rien sur lui. Pas d’éloquence, point de plaidoyer préparé, ce serait donner raison à la calomnie en entrant dans le jeu du respect. Mais pas non plus de défi, ce serait oublier qu’en un sens les autres ne peuvent guère le juger autrement qu’ils font. La même philosophie l’oblige à comparaître devant les juges et le fait différent d’eux, la même liberté qui l’engage parmi eux le retranche de leurs préjugés. Le même principe le rend universel et singulier. Il y a une part de lui-même où il est parent d’eux tous, elle se nomme raison, et elle est invisible pour eux, elle est pour eux, comme disait Aristophane, nuées, vide, bavardage. Les commentateurs disent quelquefois: c’est un malentendu. Socrate croit à la religion et à la Cité en esprit et en vérité – eux, ils y croient à la lettre. Ses juges et lui ne sont pas sur le même terrain. Que ne s’est-il mieux expliqué, on aurait bien vu qu’il ne cherchait pas de nouveaux dieux et qu’il ne négligeait pas ceux d’Athènes: il ne faisait que leur rendre un sens, il les interprétait. Le malheur est que cette opération n’est pas si innocente. C’est dans l’univers du philosophe qu’on sauve les dieux et les lois en les comprenant, et, pour aménager sur terre le terrain de la philosophie, il a fallu justement des philosophes comme Socrate. La religion interprétée, c’est, pour les autres, la religion supprimée, et l’accusation d’impiété, c’est le point de vue des autres sur lui. Il donne des raisons d’obéir aux lois, mais c’est déjà trop d’avoir des raisons d’obéir: aux raisons d’autres raisons s’opposent, et le respect s’en va. Ce qu’on attend de lui, c’est justement ce qu’il ne peut pas donner: l’assentiment à la chose même, et sans considérants. Lui, au contraire, paraît devant les juges, mais c’est pour leur expliquer ce que c’est que la Cité. Comme s’ils ne le savaient pas, comme s’ils n’étaient pas la Cité. Il ne plaide pas pour lui-même, il plaide la cause d’une cité qui accepterait la philosophie. Il renverse les rôles et le leur dit: ce n’est pas moi que je défends, c’est vous. En fin de compte, la Cité est en lui, et ils sont les ennemis des lois, c’est eux qui sont jugés et c’est lui qui juge. Renversement inévitable chez le philosophe, puisqu’il justifie l’extérieur par des valeurs qui viennent de l’intérieur.
Que faire si l’on ne peut ni plaider ni défier? Parler de manière à faire transparaître la liberté dans les égards, délier la haine par le sourire, – leçon pour notre philosophie, qui a perdu son sourire avec son tragique. C’est ce qu’on appelle ironie. L’ironie de Socrate est une relation distante, mais vraie, avec autrui, elle exprime ce fait fondamental que chacun n’est que soi, inéluctablement, et cependant se reconnaît dans l’autre, elle essaie de délier l’un et l’autre pour la liberté. Comme dans la tragédie, les adversaires sont tous deux justifiés et l’ironie vraie use d’un double sens qui est fondé dans les choses. Il n’y a donc aucune suffisance, elle est ironie sur soi non moins que sur les autres. Elle est naïve, dit bien Hegel. L’ironie de Socrate n’est pas de dire moins pour frapper davantage en montrant de la force d’âme ou en laissant supposer quelque savoir ésotérique. «Chaque fois que je convaincs quelqu’un d’ignorance, dit mélancoliquement l’Apologie, les assistants s’imaginent que je sais tout ce qu’il ignore.» Il n’en sait pas plus qu’eux, il sait seulement qu’il n’y a pas de savoir absolu et que c’est par cette lacune que nous sommes ouverts à la vérité. Hegel oppose à cette bonne ironie l’ironie romantique qui est équivoque, rouerie, suffisance. Elle tient au pouvoir que nous avons en effet, si nous voulons, de donner n’importe quel sens à quoi que ce soit: elle fait les choses indifférentes, elle joue avec elles, elle permet tout. L’ironie de Socrate n’est pas cette frénésie. Ou du moins, s’il y a chez lui des traces de mauvaise ironie, c’est Socrate lui-même qui nous apprend à corriger Socrate. Quand il dit: je me fais détester, c’est la preuve que je dis vrai, il a tort suivant ses propres principes: tous les bons raisonnements offensent, mais tout ce qui offense n’est pas vrai. Quand il dit encore à ses juges: je ne cesserai pas de philosopher, quand je devrais mourir plusieurs fois, il les nargue, il tente leur cruauté. Il cède donc quelquefois au vertige de l’insolence et de la méchanceté, au sublime personnel et à l’esprit d’aristocratie. Il est vrai qu’on ne lui avait pas laissé d’autres ressources que lui-même. Comme le dit encore Hegel, il apparut «à l’époque de la décadence de la démocratie athénienne; il s’évada de l’existant et s’enfuit en lui-même pour y chercher le juste et le bon». Mais, enfin, c’est justement ce qu’il s’était interdit de faire, puisqu’il pensait qu’on ne peut être juste tout seul, qu’à l’être tout seul on cesse de l’être. Si vraiment c’est la Cité qu’il défend, il ne peut s’agir seulement d’une Cité en lui, il s’agit de cette Cité existante autour de lui. Les cinq cents hommes qui s’assemblèrent pour le juger n’étaient pas tous des importants ou des sots : il y en eut deux cent vingt et un pour l’innocenter et trente voix déplacées auraient sauvé Athènes du déshonneur. Il s’agissait aussi de tous ceux, après Socrate, qui courraient le même danger, que lui. Libre peut-être d’appeler sur soi la colère des sots, de leur pardonner dans le mépris et de passer au-delà de sa vie, il ne l’était pas d’absoudre par avance le mal que l’on ferait à d’autres et de passer au-delà de leur vie. Il fallait donc donner au tribunal sa chance de comprendre. Tant que nous vivons avec les autres, aucun jugement de nous sur eux n’est possible qui nous excepte et les mette à distance. Le tout est vain, ou le tout est mal, comme d’ailleurs le tout est bien, qui s’en distingue à peine, n’appartiennent pas à la philosophie.
Il y a lieu de craindre que notre temps, lui aussi, rejette le philosophe en lui-même et qu’une fois de plus la philosophie n’y soit que nuées. Car philosopher, c’est chercher, c’est impliquer qu’il y a des choses à voir et à dire. Or, aujourd’hui, on ne cherche guère. On «revient» à l’une ou à l’autre des traditions, on la «défend». Nos convictions se fondent moins sur des valeurs ou des vérités aperçues que sur les vices ou les erreurs de celles dont nous ne voulons pas. Nous aimons peu de choses, si nous en détestons beaucoup. Notre pensée est une pensée en retraite ou en repli. Chacun expie sa jeunesse. Cette décadence est en accord avec l’allure de notre histoire. Passé un certain point de tension, les idées cessent de proliférer et de vivre, elles tombent au rang de justifications et de prétextes, ce sont des reliques, des points d’honneur, et ce qu’on appelle pompeusement le mouvement des idées se réduit à la somme de nos nostalgies, de nos rancunes, de nos timidités, de nos phobies. Dans ce monde où la dénégation et les passions moroses tiennent lieu de certitudes, on ne cherche surtout pas à voir, et c’est la philosophie, parce qu’elle demande à voir, qui passe pour impiété.
Maurice Merleau-Ponty, Éloge de la philosophie et autres essais, Gallimard, Idées, 1971, pages 41-50.
Toutes les citations de Platon sont tirées de Platon, Œuvres complètes, Flammarion, 2008. La traduction est de Luc Brisson.
Pour rappel, lors de son procès, il raconte que son ami Chéréphon a demandé à la pythie d’Apollon à Delphes s’il existait quelqu’un de plus savant que Socrate, et elle a répondu qu’il n’y avait personne de plus savant (Apologie, 21a)
C’est dans le Phédon. Mais Socrate s’y fait bien plus le porte-parole de la pensée de Platon que de la sienne propre. On y reviendra certainement dans les PhiloX où il sera question de Platon.
Platon, Criton, 52cd


