PhiloX #7 - Parménide d’Élée
L’être est, le non-être n’est pas
Avec Parménide et son école, nous sommes à Élée (Velia pour les Romains), en Campanie, sur la côte tyrrhénienne, près du golfe de Salerne, pas très loin de Crotone et de Métaponte, où les pythagoriciens s’étaient établis. Élée a été fondée vers ~535 par des Grecs de Phocée en Ionie, dont la ville avait été prise en ~546 par les Perses sous la conduite de Cyrus le Grand. Phocée avait auparavant fondé d’autres villes-colonies autour de la Méditerranée, dont Marseille en –600 (la « cité phocéenne »), puis Nice, Antibes et Avignon par exemple.
Soit dit en passant, si nous avons l’habitude d’associer Athènes à la philosophie grecque, il convient de se rappeler que la philosophie est née sur la côte ionienne. Chassée par la guerre et la tyrannie, elle a émigré en Grande Grèce avant de fleurir à Athènes vers ~400 avec Socrate, Platon, Aristote et bien d’autres.

Comme d’autres philosophes de son époque, Parménide s’est intéressé à la politique et à la bonne manière de gouverner. Plutarque en témoigne.
Parménide dota ses concitoyens d’un système d’excellentes lois; aussi, chaque année, les magistrats contraignaient-il leurs concitoyens à jurer de rester fidèles aux lois de Parménide.
Plutarque, Contre Colotès, 32, 1126 A
Le poème de Parménide
Nous avons plus de textes de Parménide que d’aucun autre philosophe présocratique. 158 vers de son poème De la Nature nous sont parvenus, mais leur décryptage difficile donne lieu à des interprétations parfois opposées. On en propose de nouvelles aujourd’hui encore. Le lecteur non helléniste est livré pieds et poings liés au talent (ou aux présupposés) des traducteurs. Celui dont je me sers est Jean-Paul Dumont1.
Le poème de Parménide comprend trois parties:
le prologue
la voie de la vérité
la voie de l’opinion (la partie où il y a le plus de lacunes)
Le prologue
Quand la philosophie s’engage sur la voie de la vérité, elle travaille avec les moyens de la raison et se met en quête de la vérité. Or le prologue du poème ne donne pas du tout cette impression. On y voit Parménide emporté par des cavales qui l’emmènent «sur la voie renommée de la Divinité» dans un char aux essieux grinçants vers une sorte d’initiation qui lui permettra de surmonter les difficultés de sa recherche. Le char s’arrête devant une porte fermée, dont Diké (la Justice) «aux nombreux châtiments» détient les clés. Heureusement, les filles du Soleil qui font cortège à Parménide persuadent Diké d’ouvrir la porte juste un petit moment. Dès qu’elle est ouverte, le char et les cavales s’engouffrent plus loin et le jeune Parménide est reçu avec bienveillance par la déesse.
« Jeune homme, toi qui viens ici, accompagné De cochers immortels, porté par des cavales, Salut! Car ce n’est point une Moire ennemie, Qui t’a poussé sur cette voie (hors des sentiers Qu’on voit communément les hommes emprunter), Mais Thémis et Diké. Apprends donc toutes choses, Et aussi bien le cœur exempt de tremblement Propre à la vérité bellement circulaire, Que les opinions des mortels, dans lesquelles Il n’est rien qui soit vrai ni digne de crédit; Mais cependant aussi j’aurai soin de t’apprendre Comment il conviendrait que soient, quant à leur être, En toute vraisemblance, lesdites opinions, Qui toutes vont passant toujours.»
Le chemin qui mène à la vérité est celui de la rationalité, mais j’avoue ma stupéfaction devant une démarche qui, visant la vérité et l’usage de la raison, fait état d’une virée mystique dans le ciel pour y rencontrer une divinité qui n’est même pas nommée, et qui lui propose une voie meilleure que celle de l’opinion. Un autre interprète et traducteur, Maurice Sachot2, voit au contraire dans ce prologue une subversion de la dimension religieuse en vue d’établir la rationalité véritable. Pour d’autres encore3, Parménide décrit son passage de l’erreur à l’illumination sous une forme allégorique empruntée à la littérature mystique de son temps, et s’il évoque une révélation de nature religieuse, c’est peut-être pour faire taire les critiques des pythagoriciens.
Je présenterai brièvement deux interprétations de ce prologue dans la dernière partie de ce post (En attendant le prochain PhiloX).

La voie de la vérité
Il y a la vérité « bellement circulaire » d’une part, et les opinions des hommes d’autre part, dans lesquelles rien n’est vrai ni digne de crédit. Et si la vérité est circulaire, c’est parce qu’on peut partir de n’importe quel point de la chaîne du raisonnement de Parménide et retrouver l’ensemble:
Il m’est égal
De devoir commencer par un point ou un autre:
À ce point de nouveau je reviendrai encore.Proclus, Commentaire sur le Parménide de Platon, 708, 16
Quelle est donc cette vérité? Elle se résume en quelques mots : l’être est, le non-être n’est pas, ou ce qui est, est, ce qui n’est pas, n’est pas. Une tautologie toute simple? Une évidence écrasante et qui ne dit rien de plus qu’une platitude? La formule peut aussi signifier ceci : ou bien une chose est, ou elle n’est pas.
On ne pourra jamais par la force prouver Que le non-être a l’être. Écarte ta pensée De cette fausse voie qui s’ouvre à ta recherche; Résiste à l’habitude, aux abondants prétextes, Qui pourraient t’entraîner à suivre ce chemin, Où œil aveugle, sourde oreille et langue encore Régentent tout; plutôt, juge avec ta raison La réfutation pleine de controverse Que je viens d’exposer.
Que peut-on tirer de cette mise en garde de la déesse? Pas mal de choses, on va le voir.
Si l’être est et si le non-être n’est pas, alors il n’y a que l’être.
Rien ne peut provenir du non-être, qui n’existe pas.
L’être est éternel, dans un présent continu, il n’a pas été créé et ne peut pas périr.
L’être est homogène, indivisible, car entre les parties que provoquerait une division, il y aurait du non-être, ce qui est impossible.
L’être est toujours pareil à lui-même, sans changement, car s’il y avait du changement, cela voudrait dire que certaines choses qui étaient ne sont plus, et que d’autres qui n’étaient pas sont maintenant présentes; ce serait un passage de l’être au non-être et du non-être à l’être, ce qui n’est pas possible, puisque le non-être n’est pas.
Tout comme le changement, le mouvement au sens du déplacement dans l’espace, est impossible, car cela voudrait dire qu’une chose est et n’est pas au même endroit au même instant. Zénon d’Élée va se faire fort de prouver l’impossibilité du mouvement, j’en parlerai dans le prochain PhiloX.
Quel est cet être? C’est peut-être l’univers, qui est un, inengendré, éternel, sphérique, sans partie, immobile et limité.
Il est de toutes parts borné et achevé,
Et gonflé à l’instar d’une balle bien ronde,
Du centre vers les bords en parfait équilibre.
Voilà ce qu’en dit Parménide. Il est tout d’une pièce, soustrait au mouvement et dépourvu de fin. D’autres commentateurs ont dit que c’était Dieu.
Si cela vous paraît complètement étranger à l’expérience que vous avez du monde (ou de Dieu), c’est normal, mais le problème est que la déduction de Parménide est difficile à attaquer. Nous avons un raisonnement rigoureux qui aboutit à des vérités inconciliables avec l’expérience, inconciliables avec ce que nos sens nous donnent à percevoir. Mais, d’autre part notre expérience n’est pas rigoureuse. Elle est instable, changeante, et rien de durable ne peut être construit à partir d’elle.
Aristote constate lui aussi que Parménide et ses disciples nous mettent dans une situation inconfortable:
Alors que du point de vue de l’argumentation, leurs thèses sont parfaitement cohérentes, du point de vue des réalités, il semble que ce serait pure folie que d’y souscrire.
Aristote, De la génération et de la corruption, I, VIII, 325a13.
Vous vous souvenez peut-être de la table des opposés dont nous avons parlé à propos de Pythagore.
limité et illimité impair et pair un et multiple droite et gauche mâle et femelle en repos et en mouvement droit et courbe lumière et ténèbres bon et mauvais carré et oblong
Les pythagoriciens étaient dualistes. On a l’impression que Parménide, qui est résolument moniste, s’est ingénié à effacer la colonne de droite, autrement dit tout ce qui correspond au changement, au mouvement, à l’imperfection.
La voie de l’opinion
La voie de l’opinion est le négatif de la voie de la raison. Elle s’occupe des objets des sens, de ce qu’on appelle le sensible. Le sensible est désordonné, il est sujet au mouvement, au changement, au déplacement, alors que l’intelligible, quand on est dans la voie de la vérité, est immuable, toujours semblable à lui-même. Dans les opinions des mortels, dit Parménide, « il n’est rien qui soit vrai ni digne de crédit ». La voie de l’opinion tient un discours qui n’est plus assuré, mais qui n’est pas faux absolument. On doit bien vivre et composer avec lui, et il est permis d’essayer d’y voir plus clair — ce à quoi Parménide s’est aussi employé: après tout, son poème a pour titre De la Nature. Aristote fait ce commentaire:
Forcé de tenir compte des phénomènes et de reconnaître que, si le point de vue de la raison exige l’Un, le point de vue de la sensation exige les multiples, il pose derechef deux causes et deux principes, le chaud et le froid, autrement dit le feu et la terre.
Aristote, Métaphysique, 986 b 27.
Et voilà Parménide dualiste quand il emprunte la voie de l’opinion. Deux principes, le feu et la terre. Le feu qui agit sur la terre et lui donne une forme.
Ce feu, il le voit aussi dans le ciel. Le Soleil, la Lune et la Voie lactée, c’est du feu plus ou moins pur.
Parménide pensait que le Soleil et la Lune se sont formés par séparation de la Voie lactée, et que celui-ci est formé à partir d’un mélange subtil qui est chaud, alors que celle-là est formée d’un mélange dense qui est froid.
Aétius, Opinions, II, xx, 8a
On prête aussi à Parménide la division de la Terre en cinq zones à partir des ceintures tropicales, pour délimiter les régions habitables (les deux zones tempérées).

Enfin, Parménide a aussi fait des recherches concernant la génération humaine en essayant, par exemple, de comprendre comment se déterminaient le sexe de l’enfant à naître et sa ressemblance plus forte avec l’un des deux parents. Explication: si la semence provient du testicule droit, les fils ressemblent à leur père, et du testicule gauche, à leur mère.
Là, on est vraiment dans la voie de l’opinion.
La postérité de Parménide
Car même chose sont et le penser et l’être.
Parménide
Ce mot de Parménide aura un écho puissant au XIXe siècle avec Hegel, qui affirmera que «tout ce qui est réel est rationnel, et tout ce qui est rationnel est réel» — une phrase à interpréter soigneusement.
Parménide ne veut pas dire qu’il suffit de penser quelque chose pour que ce quelque chose se mette à être. Il signifie plutôt que nous ne pouvons pas penser ce qui n’est pas, qu’il est impossible de concevoir autre chose que l’être.
Cette idée de l’équivalence de la pensée et de l’être a eu une fortune incroyable en philosophie sous la forme de la métaphysique rationnelle. De quoi s’agit-il? En bref, c’est l’idée que je n’ai pas besoin de recourir à l’expérience pour construire ma compréhension de la réalité et de ses fondements ultimes, qu’il est même nécessaire de délaisser la voie de l’opinion pour parvenir à la vérité. Et tant pis si la vérité que je trouve ne correspond pas à l’expérience, car l’expérience dépend de ma sensibilité, de mes perceptions souvent imprécises, voire fausses. Tout un courant de la philosophie va se développer dans cette direction, principalement à partir de Platon. Dédain pour l’expérience, mépris du corps, exaltation de l’intellect et de la raison, une position de principe contre laquelle Nietzsche va fourbir ses critiques.
Mais quand Parménide détournait alors son regard vers le monde du devenir dont il avait naguère cherché à concevoir l’existence grâce à de si ingénieuses spéculations, il s’irritait contre ses yeux, parce qu’ils voyaient le devenir, contre ses oreilles, parce qu’elles l’entendaient. «N’en croyez pas ces yeux stupides, ordonne-t-il à présent, n’en croyez pas l’oreille bruyante et la langue, examinez tout par la seule force de la pensée». Il fait ainsi la première critique de l’appareil de la connaissance — critique extrêmement importante, bien qu’insuffisante, et dont les conséquences furent si néfastes. En séparant brutalement les sens de l’aptitude à la pensée abstraite, donc de la raison, comme si c’étaient deux facultés différentes, il a détruit l’intellect lui-même et poussé à cette distinction entièrement erronée entre «l’esprit» et le «corps», qui pèse, surtout depuis Platon, comme une malédiction sur la philosophie. Toutes les perceptions des sens, pense Parménide, nous trompent, et leur principale imposture est justement qu’elles nous font croire que le non-être existe, que le devenir a lui aussi un être. Toute la diversité et le bariolage du monde empirique, ses qualités changeantes, l’ordre qui en règle le flux et le reflux, tout cela est impitoyablement rejeté comme pure apparence et illusion, tout cela ne nous apprend rien, donc c’est peine perdue que de s’occuper de ce monde menteur, inexistant, qui est une pure imposture de nos sens. Quiconque porte sur l’ensemble des choses le jugement de Parménide cesse de vouloir étudier la nature dans son détail, l’intérêt qu’il prend aux phénomènes disparaît, il se forme une sorte de haine contre ce mirage des sens auquel on ne peut plus échapper. La vérité ne peut plus désormais habiter que dans les généralités les plus pâles, les plus délavées, dans les enveloppes vides des mots les plus indéfinis, comme dans un château en toile d’araignée; et à côté de cette « vérité » siège le philosophe, exsangue comme une abstraction et tout emmaillotté dans des formules.
Friedrich Nietzsche, La naissance de la philosophie à l’époque de la tragédie grecque, trad. G. Bianquis.
Parménide a installé une opposition totale entre l’intelligible et le sensible, entre ce qui relève de l’intellect et ce qui relève des sens. Ces deux domaines, il les a explorés sans parvenir à les relier. Cette difficulté va donner du fil à retordre aux philosophes qui viendront après lui, parce qu’ils voudront trouver une solution. À défaut de cette solution, ils partiront soit d’un côté, soit de l’autre.
En attendant le prochain PhiloX
Le prochain PhiloX sera plus récréatif. Je continuerai avec les Éléates, mais ce sera au tour de Zénon, disciple de Parménide, et de ses raisonnements par l’absurde pour soutenir l’impossibilité du mouvement. Il va prouver qu’il est impossible de parcourir entièrement une distance donnée; qu’Achille, champion du sprint, est incapable de dépasser une tortue; que la flèche qui vole est immobile. Nous aurons peut-être encore une histoire de trains qui se croisent pour couronner l’ensemble.
Le conflit des interprétations
Le prologue du poème de Parménide peut être compris de bien des façons. Que signifient ces cavales, ce char qui l’emporte vers cette porte close, ces jeunes filles du Soleil qui viennent avec lui, et le reste ? Voici deux interprétations différentes, celle de Sextus Empiricus (vers la fin du IIe siècle après J.-C.) et celle de Maurice Sachot (XXIe siècle).
On commence avec Sextus.
Dans ces vers, Parménide affirme que Les cavales qui [l’]emportent sont les impulsions irrationnelles de l’âme, ainsi que les appétits, et que la voie renommée de la Divinité qu’il parcourt, est celle de la spéculation conforme à la raison philosophique qui, en tant que raison, s’efforce, à la façon d’une divine conductrice, de le guider dans la connaissance de toutes choses. Les jeunes filles qui l’ont conduit sont les sens; la formule
Car, de chaque côté
Les deux cercles des roues rapidement tournaientdésigne les oreilles qui servent à percevoir le son; il a appelé les yeux
Les filles du soleil
Qui avaient délaissé les palais de la Nuitet a dit qu’elles couraient vers la lumière, parce que sans lumière, il est impossible de faire usage des yeux.
La rencontre de
Dikè, aux nombreux châtiments, qui en détient
Les clefs, dans les deux sens contrôlant le passageest celle de l’entendement, qui est garant de la validité des perceptions sensibles. Celle-ci [la Divinité], après l’avoir avec bienveillance […] reçu, lui promet de lui enseigner deux choses:
Et aussi bien le cœur exempt de tremblement
Propre à la vérité bellement circulaire,c’est-à-dire le siège inébranlable de la science,
Que les opinions des mortels dans lesquelles
Il n’est rien qui soit ni vrai ni digne de crédit,c’est-à-dire tout ce qui gît en l’opinion, puisque rien n’est assuré.
Sextus Empiricus, Contre les mathématiciens, VII, 111-114
Au tour maintenant de Maurice Sachot.
N’hésitez pas à lire le commentaire détaillé qu’il fait de ces vers (pages 22 à 37 du document en ligne). Je le résume brutalement :
Les cavales «expriment ce qui est au départ de toute recherche : le désir de connaître (…) . Il est «porté» par ce désir de connaissance.»
La voie renommée de la divinité: Chez Sachot, cette expression devient la voie aux multiples discours de la divinité. «Parménide n’est pas le seul à s’être engagé sur la voie de la recherche. Plus encore, les démarches suivies par les uns et les autres divergent, voire s’opposent et, donc, ne peuvent pas être toutes acceptables: il y a contradiction à ce que des thèses opposées et contradictoires soient vraies en même temps.»
Les jeunes filles désignent l’outillage conceptuel de Parménide. «Elles «conduisent et montrent la voie». (…) Les jeunes filles sont la métaphore de son intellect, de son nous, à la fois personnel et représentatif de tout intellect digne de ce nom.»
Les roues du char qui tournent (et qui grincent) : «Ce qui gêne, freine et risque de tout bloquer se situe précisément à l’articulation de l’essieu et du moyeu, à l’articulation de ce qui est fixe, permanent, figuré par l’essieu, et de ce qui est mobile, changeant, figuré par les roues. Le moins que l’on puisse dire,
c’est que ça coince et que ça grince.»
Les filles du Soleil : «La dénomination «filles de Soleil» signifie que
l’intelligence, pour conduire le chercheur « vers la Lumière », eis Phaos, doit elle-même relever de la lumière (…) L’intelligence progresse en s’éloignant de l’ignorance ou de l’erreur, «demeures de la Nuit », c’est-à-dire en enlevant de devant les yeux le voile qu’elles forment.»
Dikè aux nombreux châtiments, qui détient les clés de la porte. Pour ouvrir la porte et poursuivre sur le bon chemin, kéleuthos, il faut recourir à Justice, Dikè, car c’est elle qui détient la bonne clé. Justice n’est pas à comprendre en termes mythiques, institutionnels ou juridiques, mais uniquement en termes épistémiques [=en termes de règles à suivre pour connaître]. (…) La voie que suivent les pairs de Parménide et sur laquelle il s’est lui-même d’abord engagé ne respecte pas ces règles. Ils confondent «être» et «ne pas être»: «pour eux, être et ne pas être est pensé comme étant le même». Il me semble que le dur châtiment auquel s’expose celui qui ne la respecte pas (…) est d’abord d’ordre épistémique : être dans l’erreur et non dans le vrai. Il connaît alors le triste sort de s’enfermer dans une impasse ou d’errer.»
La divinité bienveillante. « Le terme «déesse» permet donc à Parménide de signifier, sous une unique appellation, plusieurs fonctions: l’intelligence impersonnelle qui est dans les choses, l’intelligence proprement humaine et personnelle énonçant un discours savant et l’éviction, par substitution, du discours religieux en tant que discours supposé révélé par un dieu. Par ailleurs, en mettant son propre discours dans la bouche de la déesse, il signifie que le discours qu’il tient n’est plus vraiment le sien: il est universel et chacun peut le faire sien. Ce sont certainement toutes ces références et concordances qu’entend suggérer l’Éléate, lorsqu’il dit que la déesse le reçut avec bienveillance, qu’elle lui prit la main droite dans sa main, qu’elle précise que, s’il est parvenu jusqu’à sa demeure, c’est parce qu’il s’est fait le compagnon des jeunes filles-cochers, symboles des principes épistémiques universels (d’où le qualificatif d’«immortels»), et qu’il s’est laissé porter par les cavales, symboles, quant à elles, du désir de connaître vraiment. Ce n’est pas «Destin mauvais», Moira kakè, qui l’a guidé. Comme le précise le vers suivant, il ne s’est pas laissé enchaîner par la doxa commune, celle qui est « partagée » (sens fondamental de moira). Il s’en est libéré, aussi paradoxal que cela puisse paraître, en se soumettant aux contraintes épistémiques que figurent Droit et Justice. En se mettant « à l’écart des hommes, en dehors des sentiers battus », il a quitté le chemin de l’errance pour revenir sur le droit chemin. Les contraintes épistémiques sont libératrices. Qui les respecte scrupuleusement est même « indépassable ».
Sur certains points, Sextus et Sachot ne sont pas éloignés l’un de l’autre.
L’interprétation que Sachot fait de la divinité est au cœur de sa thèse selon laquelle Parménide est le fondateur de la science. Sa façon de laïciser Parménide est surprenante, mais les arguments de Sachot sont intéressants, et il propose une compréhension inédite du poème. Ce serait passionnant d’en discuter, mais je ne suis pas helléniste, et PhiloX n’est pas le cadre approprié pour un tel débat.
Si vous voulez approfondir et mieux comprendre la position de Sachot, je vous laisse avec cette vidéo, qui vous fournira aussi une révision de ce que je viens de développer (je précise que je n’ai pas utilisé cette vidéo pour écrire mon post, et que je l’ai découverte juste avant de le mettre en ligne, sans avoir eu le temps de l’écouter en entier).
À dans quinze jours. Avec Zénon d’Élée.
Les Présocratiques, édition établie par Jean-Paul Dumont avec la collaboration de Daniel Delattre et de Jean-Louis Poirier, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1988. Toutes les citations sont tirées de cet ouvrage.
Maurice Sachot, Parménide d’Élée, fondateur de l’épistémologie et de la science, Commentaire analytique et synthétique du Poème, Strasbourg, 2016, disponible en ligne. « Si Parménide a intégré dans son propos une formulation relevant du discours religieux, c’est pour mieux subvertir celui-ci et, par cette subversion, le vider de son contenu et même le mettre au service de son propre discours savant. » (page 24).
G.S. Kirk & J.E, Raven, The Presocratic Philosophers, Cambridge University Press, 1957



